Ces chères fleurs blondes

Ces chères fleurs blondes...

Des pensées, des soucis, des fleurs de la passion, des renouées à feuilles de patience, ces fleurs aux noms abstraits colorent mon jardin de prof. C'est ma classe, elles couvrent tout mon rectangle de terre cultivable, il y en a qui poussent, il y en a qui s'étiolent et me demandent un soin particulier. A la fin de l'année, elles partent, il n'y a plus rien. Et puis elles reviennent, les
mêmes, mais pas tout à fait. Il faut recommencer les mêmes gestes, les mêmes soins selon les saisons, mais pas exactement. Elles n'ont pas les mêmes comportements. Je leur parle, je les écoute, elles grandissent. Certaines ont besoin d’un tuteur pour les aider à se tenir droites et s'élever vers les hauteurs (depuis la loi de 2005).


Eh ! Mais il faut que je vous les présente mieux. Connaissez-vous les Bavardes ? Elles poussent par deux, très proches l'une de l'autre. Et les fleurs de Confiance ? Confiance-en-soi, Confiance-relationnelle… Elles sont très fragiles, c'est mêmes les plus délicates de toutes : au moindre faux accord dans ma voix, la tige ploie. Il y a les Liseuses, les Évaporées, les Footballeuses, les Skateuses, les Spacieuses, les Audacieuses, les Menteuses. Les Orgueils sont les moins fragiles, elles sont là, fières et droites, on ne voit qu'elles avec leurs grands pétales qui recouvrent les voisines, et leur coeur sombre, elles ne sont pas nombreuses heureusement. Et puis dans un coin poussent les Désobéissances, il y en a de toutes sortes, les Désobéissances civiles, les Insolences, les Violences... Elles ont des couleurs vives, des formes pas banales, elles sont d'une vitalité extraordinaire. Il est difficile de leur parler, de les approcher, soit que leurs épines sont acérées, soit que leurs pétales sont lumineux ou que leurs tiges se hérissent de crochets minuscules mais terriblement efficaces. J'ai essayé de les déplacer, de les isoler au milieu d'autres plantes plus sages, mais rien n'y fait : elles s'accrochent aux voisines et les vampirisent, ou bien elles contaminent leurs voisines qui deviennent collantes aussi. Mais le plus étrange, disons-le, c'est que j'ai l'impression qu'elles ne restent pas en place car le lendemain matin du jour où j'en ai déplacé, je les retrouve à nouveau ensemble au fond du jardin. Les friponnes !


Si j'en avais la force, je guetterais pendant la nuit. Un jour, une Insolence se balançait sur sa tige, exagérément, car il n'y avait pas de vent. Ce qui devait arriver arriva : elle enfourche un de ses pétales sur une des grosses épines d'une Violence. J'ai pris des gants pour les séparer, ce ne fut pas simple. A force de douceur, j'ai réussi à ne pas déchirer le pétale mais la sève rose  de la Violence à taché ma robe jaune sur la manche. J'étais furieuse. J'ai déraciné l'Insolence pour la mettre dans un pot, toute seule, tout devant. J’avais envie de l'arroser avec du vinaigre ! Elle l’aurait bien mérité, hein ?


Oh ! Comme on perd patience parfois. Mais on arrose avec de l'eau, des engrais parfois… On est comme ça quand on est prof, on a juste envie que ça pousse, que ça s'épanouisse, et on remballe ses prétentions. On n'est pas un jardinier comme les autres, on ne fait pas du privé commercial. Les fleurs qui nous arrivent, on les garde toutes, les mauvaises graines comme les belles plantes, les fleurs sauvages comme les fleurons de la Republique. Alors on met son nez à hauteur de fleur et on hume leurs parfums mêlés dans l'air du soir. Voilà, demain je serai d'attaque pour une nouvelle journée de culture.

Bonjour, mes jolies, comment ça va ce matin ?” Orgueil a déjà déployé sa corolle de trois pétales géants. Bavarde Un et Deux n'ont pas remarqué ma présence. Insolence boude dans son pot. Tiens, Désobéissance-Civile trempe dans son parterre inondé ! Fallait s'y attendre, elle fait la grève de la soif parce que sa copine est en pot, sacrée Vivile ! Je ne me laisse pas amadouer, Insolence restera en pot, jusqu'à demain. C’est étrange, Désobéissance-Civile affiche une nouveauté depuis novembre dernier : quand elle est en colère, ses pétales deviennent jaune fluo. Pour le moment, il faut drainer l'eau à ses pieds pour que ses racines ne pourrissent pas. Mais je vois qu'une petite rigole est déjà creusée d'un côté : vous l'aurez deviné, c'est Violence qui profite de l'aubaine, elle se gave de l’eau de sa voisine et envoie des pistils partout dans le jardin. Mais ça ne se passera pas comme ça ! Je l'emberlificote dans une résille en fibre CRS (chanvre résistant de sécurité).


Emberlificotée comme elle l'est, Violence fait sa victime, elle penche lamentablement sa corolle et se balance sur sa tige pour attirer l'attention. Elle se tortille aussi comme si le CRS l'empêchait de respirer. C’est l’émoi partout dans le jardin : Désobéissance-Civile se dresse, ses éclairs jaunes contaminent d’autres fleurs ! Mon jardin devient presque entièrement fluorescent. On ne peut plus rien faire, il faut attendre que la crise passe. Au premier rang, je vois les Pensées qui me demandent de l’attention. Elles aimeraient que je les nourrisse intellectuellement, elles s'ennuient à attendre. Les Soucis se tournent dans tous les sens, vers moi, vers Insolence dans son coin, vers Violence qui se retrouve de plus en plus à l'étroit dans son filet. 

Sans Violence et sans Insolence, mon jardin serait coloré de couleurs délicates, j'aurais le temps de regarder toutes les nuances de teintes, de les découvrir, de les mettre en valeur, de m’enivrer de leurs parfums subtils. Ces fleurs ont des racines profondes et elles sont petites, je les ai donc mises sur des mottes un peu plus hautes. Les Violences sont en contrebas avec leurs tiges longues et leurs racines à fleur de terre. Leur corolle est  bicolore mais sans harmonie. C'est une fleur qu'on ne regarde pas généralement. Insolence oui, elle attire l'oeil avec ses couleurs chatoyantes, ses pétales pointus qui font peur et qu'on a toujours envie de caresser. Mais attention, ils sont hérissés de poils urticants… gare à vos doigts.


Serais-je aussi aussi impliquée et efficace dans mon jardin si Violence et Insolence n'étaient pas là ? C'est elles qui me rappellent mon rôle, qui pointent mes faiblesses, qui déstabilisent mon éthique et me remettent dans le droit chemin. Je me remets alors en question et invente de nouvelles techniques pour faire circuler l'eau, pour qu'elle soit bien captée, pour qu'elle soit plus fluide ou plus consistante selon les besoins. Elles me donnent toujours des sujets de réflexion nouveaux.


A côtoyer ces mauvaises graines, on enrichit son vocabulaire, car elles ont un langage fleuri, oui, oui. On affine sa perception des gens autour de nous. Par exemple, la Sensitive du deuxième rang à droite, qui se referme dès qu'on la touche, ne bouge pas quand Violence est à côté d'elle. Violence ne la touche pas et la protège des agressions extérieures, Sensitive apaise Violence. De loin, Insolence ricane en les voyant ensemble, ce qui touche Sensitive, qui se ferme. Aussitôt Insolence cesse. Mais trop tard car Désobéissance-Civile lui lance des regards de feu, attirant  contre elle les sarcasmes ravalés de sa camarade. Aujourd'hui, pour changer, je vais replanter Insolence à côté de Sensitive. Tiens, maintenant, c’est Violence qui boude. Désobéissance-Civile rit jaune mais j'ai l'impression qu'elle se désaltère de nouveau, qu'elle a cessé sa grève de la soif. “Aïe yeuh !” une épine sur la poignée de l'arrosoir ! Ça c'est le travail d’Effrontée ! Celle-ci à l'esprit de contradiction, elle fait tout le contraire de ce qu'on lui demande. Tiens-toi droite, elle se couche. Ne bois pas tant, ses pétales deviennent translucides tellement ils sont remplis d'eau. Les blagues à deux balles, c'est elle aussi, comme coller des épines sur la poignée de l'arrosoir ou sur le robinet, jouer à cache cache. Et une tête d'ange avec ça ! Les abeilles s'y trompent régulièrement : elles foncent sur Effrontée et repartent en un vol titubant, comme ivres. Que sécrète Effrontée ? L'alcool de la fermentation est interdit dans mon jardin, mais foin des interdictions !

Nonpareille… elle est habillée en gothique dans une classe de banlieue et se fait des dreads dans le centre ville. Dans mon jardin, elle a ses pétales sur la tige. Pas comme les bougainvilliers, juste comme… comme elle veut. Elle est comme ça, on dirait qu'elle n'écoute pas, elle s'allonge par terre, pousse à côté du rang, se retrouve sans odeur parmi les fleurs parfumées, sans couleur parmi les multicolores, grande parmi les petites ou petite et voyante parmi les grandes, toujours contente : toujours inspirante pour qui la regarde. D'ailleurs Désobéissance-Civile la regarde souvent.


C'est ça mon jardin, le jardin que je cultive. Je l'embrasse du regard mais je ne le cerne pas complètement. Je connais tous les noms des fleurs mais elles aussi me connaissent par coeur.
Elles savent me faire réagir mieux que je ne le ferais à leur place. Elles dépendent toutes de moi mais laquelle fait exactement ce que je demande ?


Et quand vient l’été, c’est la liberté ! Plus de jardinier, plus de jardinière ! Les vacances pour batifoler avec les herbes folles, partir à l’aventure sur le dos d’un papillon ou d’une abeille, faire
des rencontres en envoyant des pistils comme des SMS. Plus de jardinier, plus de jardinière, adieu les règles, adieu les contraintes ! La grande maîtresse nature, qui ne lui obéit pas ?

Par Bhamati FILLIOZAT

Profil1

Je suis professeur de lettres classiques en collège. J'arrose mes plantes sur mon petit balcon de Saint-Denis depuis quatre ans. J'aime les couleurs, le multiculturalisme, les belles initiatives de solidarité, d'offre culturelle, d'accueil de l'autre. On trouve tout ça ici, et puis aussi le contraire, c'est ça qui est intéressant, c'est ça aussi qui fait grandir.