Le frai de l’esturgeon

Tout commença par un simple entrefilet. Comme chaque matin, je lisais mon journal dans le métro qui me conduisait à mon travail quand une annonce immobilière des derniers feuillets
retint mon attention. Quelques lignes sans fioritures décrivaient un appartement à vendre. Peut-être était-ce le prix qui m’attira, je fus néanmoins séduit par l’absence de photographies,
ce qui contrastait avec l’abondance de descriptifs des autres annonces. Tout juste arrivé à destination, je pris rendez-vous avec l’agence immobilière pour une visite le lendemain
même. Aucune urgence ne me poussait à chercher un autre lieu où poser mes valises mais je décidais ce jour-là de suivre cette fantaisie.


Le jour suivant, je me rendis aux Lilas et attendis l’arrivée de l’agent immobilier. Il faisait froid, le vent soufflait rageusement mais le soleil resplendissait. La façade ne trahissait aucune
incursion du baron Haussmann dans ces faubourgs de Paris. Nous grimpâmes les deux étages d’une cage d’escalier propre et sans luxe. Je fus immédiatement conquis par le lieu et sa
luminosité. Des persiennes intérieures qui avaient été déroulées, laissaient filtrer des rais de lumière dans lesquels dansaient des grains de poussière. J’eus le sentiment qu’une autre
personne que moi prenait possession de ma raison. Je m’entendis dire que l’appartement me plaisait et que je souhaitais l’acquérir.


Je m’installai au printemps suivant. Mes biens se limitaient à quelques cartons et valises et le tout fut déballé sans délai. Les murs fanés réclamaient un rafraîchissement et je m’attelai à la
tâche sans attendre. Je succombai à la mode des espaces ouverts et entrepris d’abattre une cloison qui écrasait une cuisine mal ventilée. Je levai la masse sur la paroi qui résista
davantage que je ne l’aurais cru et ne réussis à ne déloger que quelques briques du mur. Je pensais trouver à travers ce trou la douce lumière du séjour mais ne vis que du noir. J’agrandis
l’orifice et passai prudemment la tête. A la lumière d’une lampe torche je trouvai un réduit encombré de quelques effets et découvris que le pan latéral qui donnait sur le couloir pouvait pivoter en totalité pour y pénétrer.

J’eus le sentiment de violer un sanctuaire. Il ne s’agissait pas d’un réduit mais d’une cachette. Elle disposait d’une paillasse, d’une petite table de nuit et d’une lampe au style daté. J’ouvris le tiroir de la tablette et y trouvai une photographie représentant deux fillettes se tenant par les épaules. Au dos, deux prénoms et une date y figuraient. Anna et Anita. 7 juin 1940. 

Je ne pus me résoudre à poursuivre mon travail de démolition et décidai de replacer les quelques briques descellées. Je pensai m’enquérir de l’histoire de l’immeuble auprès de la gardienne mais les faits remontaient à longtemps et ne pouvaient être connus du voisinage, jeune et cosmopolite. Je profitai des premières belles journées de la saison pour me rendre au
square situé à quelques encablures de mon logis. Quelques enfants jouaient sous le regard inquiet de leur mère et je vis, assises sur un banc, trois dames d’un âge avancé, profitant du
soleil telles des lézards, les yeux fermés dans un contentement apparent. Elles étaient trop jeunes pour avoir connu la guerre mais connaîtraient peut-être les habitués. 


Lorsque je leur montrai le portrait, le visage des fillettes amicalement enlacées ne leur évoquait rien mais elles se souvenaient avoir croisé une dame qui fréquentait le parc et aurait
pu avoir vécu cette époque. Elles m’indiquèrent l’adresse de la fille de cette femme qui logeait à deux pas de là. Sans réfléchir davantage, je me précipitai vers le lieu comme si le temps pressait et qu’une urgence s’imposait à moi. Moi-même je n’y voyais rien de rationnel. D’abord soupçonneuse, la femme consentit à me donner l’adresse de sa maman partie en maison de retraite dans les Yvelines. Je pris un jour de congé et me rendis le lendemain dans la maison de repos. Le taxi me déposa dans une petite bourgade rurale qui contrastait avec la ville nouvelle dans laquelle j’étais descendu du train. La bâtisse était vaste et ancienne. Des religieuses et des femmes laïques s’y côtoyaient sans se fréquenter. Une aide-soignante me conduisit à travers de longs couloirs et s’arrêta devant une femme aux vêtements simples mais soignés. Son visage s’illumina quand je lui contai mon histoire et cette quête un peu désespérée et étrange. Sa voix tremblait mais sa mémoire ne lui faisait pas défaut. Elle rajusta un serre-tête un peu enfantin dans sa chevelure d’un blanc éclatant et me parla des deux fillettes qu’elle avait croisées et avec lesquelles elle avait pu jouer enfant au square.

Les deux amies de la photographie toute jaunie se déclaraient sœurs jumelles. Elles étaient inséparables. La vieille dame qui fouillait les moindres recoins de sa mémoire ne sut se
souvenir du nom de famille d’Anita. Elle était certaine qu’elle était morte depuis. En revanche, elle se souvenait que la petite Anna se nommait Stein et avait émigré aux Etats-Unis. Le nom de la ville l’avait marquée car il était en lien avec l’esturgeon. Une fois rentrée chez elle, elle avait consulté une encyclopédie pour savoir de quel animal il s’agissait et avait
par la suite rédigé un exposé sur la reproduction de l’esturgeon.


Je rentrai à mon domicile, un peu déçu de l’issue de ces premières recherches. Je passai néanmoins de longues heures à chercher sur internet quelques traces. Je pensais renoncer
après de longues heures passées à m’abîmer les yeux, lorsque je trouvai dans l’annuaire d’une association sportive des années cinquante de Sturgeon Bay, petite bourgade du Wisconsin, la mention d’une Anna Stein dont la catégorie d’âge pourrait correspondre. Mon enthousiasme fut rapidement refroidi car aucun Stein ne figurait dans les annuaires actuels de la ville mais
mon regard fut néanmoins attiré par une famille Stone figurant dans la liste. Fébrile, je décrochai mon téléphone et appelai le numéro.


La voiture de location que j’avais louée à l’aéroport le plus proche pénétra dans la ville très étendue. En cette saison, les cerisiers qui envahissaient les vergers croulaient sous les fleurs.
Je traversai un canal qui divisait la ville et pus apercevoir au loin le lac Michigan.
Je ne pris même pas le temps de déposer mon bagage à mon hôtel. J’étais prêt à rencontrer Anna. La maison de sa fille était située aux abords de la ville, le long d’une longue route sinueuse ce qui contrastait avec les routes rectilignes que j’avais empruntées. De grosses bâtisses cossues en bois apparaissaient et disparaissaient au milieu d’une forêt de cèdres et de pins qui laissait entrevoir par intermittence des vues splendides sur le lac. Un groupe de biches traversa en hâte la route.

Anna, profitant de la douceur printanière, était assise sur la terrasse de la maison qui dominait légèrement le lac, véritable mer intérieure. Le vent soufflait mollement sans charrier cette
odeur marine si particulière que j’aimais retrouver l’été en Bretagne. Un plaid en laine jeté sur ses genoux cachait un fauteuil roulant. La vieille dame était recroquevillée sur son siège et sembla se ranimer à mon approche. Elle attendait ma venue. 

Au début, les mots prononcés en français se heurtaient à sa mémoire et petit à petit sa conversation devint plus fluide.

« Anita et moi étions des camarades inséparables. Elle habitait au-dessus de notre appartement ; chez vous. Nous aimions nous imaginer sœurs. Nous fréquentions la même école, aimions les mêmes jeux et passions toutes nos journées ensemble. Le père d’Anita travaillait comme policier. Ce soir de juillet 1940, il se précipita après son travail à notre domicile et nous prévint que tous les Juifs allaient être arrêtés et parqués au Vélodrome d’hiver. Je me souviens que mon père qui était médecin était incrédule et ne pouvait croire que même nous, pourrions être aussi inquiétés. Le père d’Anita insista. Sa colère contrastait avec ses mots chuchotés. Il ne pouvait se soumettre à une décision qui allait à l’encontre de notre amitié et de ses valeurs. Il avait intégré la Police comme il plaçait le Droit au-dessus de tout. Il répétait comme un automate « Pourquoi ? ». Pourquoi devait-il nous arrêter ? De quel crime étions-nous coupables ? Qu’allait faire la France de tous ses Juifs ? Ma mère pleurait en silence. Notre appartement étant exigu, comme je dormais dans le salon sous la table de la salle à manger, j’entendis leur échange. Nous n’eûmes que le temps de nous habiller et de partir à pas de loup, n’emportant avec nous que quelques vêtements jetés dans une valise.

Quelques instants plus tard, nous étions assis là dans le salon de nos voisins, totalement hébétés, comme des bêtes traquées. Les parents d’Anita eurent l’idée d’enfiler nos vêtements
et de partir avec ma camarade en prenant soin de faire du bruit pour réveiller notre affreuse concierge. Le lendemain matin, ils revinrent sachant celle-ci partie au marché.


La vie s’organisa. Le père d’Anita entreprit de démonter brique après brique un mur de sa cave afin d’y construire notre prison. Nous n’existions plus. Nous survivions. Notre quotidien
devint encore plus difficile quand la concierge prit possession de notre appartement et pouvait nous dénoncer à chaque instant si des pas venaient à s’entendre au-dessus de sa tête en
journée. Nous vivions comme les ombres de la famille d’Anita, partageant leurs maigres repas, suivant les leçons et lisant avec avidité les livres de mon amie. Les jours ne comptaient
plus, les saisons se confondaient. Nous étions sans espoir. Je me souviens que nous crûmes un jour notre heure arrivée. Nous étions seuls, silencieux dans l’appartement de mon amie, nous mouvant à pas feutrés lorsque nous entendîmes des pas sur le palier et des coups donnés sur la porte. Nous étions prêts à nous rendre, quand mon père nous tira rapidement par la manche pour nous guider vers notre cachette. Je n’entendais plus que le sang battre à tout rompre dans mes tempes. Mes jambes se dérobaient. La porte fut ouverte et j’entendis la voix de la concierge que nous surnommions entre nous la punaise ainsi que celle d’un homme que nous ne reconnaissions pas. Ils se précipitèrent dans le couloir. A notre grande surprise ils ne s’arrêtèrent pas devant notre réduit mais se dirigèrent vers la salle de bain et poussèrent un cri en ouvrant la porte. Nous n’avions pas remarqué qu’un robinet avait cédé, laissant des cataractes se déverser du lavabo. L’eau rampa dans tout l’appartement s’infiltrant jusque dans notre abri d’infortune.

 Je me souviens de la libération. Nous ne pouvions entendre les bruits de Paris pourtant tout proche mais le père d’Anita arriva dans l’appartement en criant, en hurlant de joie. Notre
calvaire était fini. Je me revois marchant dans les rues. Le soleil nous aveuglait. Nous étions heureux mais étrangers à la ville. Nous étions étrangers à cette vie. Très vite, mon père organisa notre départ pour l’Amérique. Nous voulions fuir, un peu tard, et avions besoin de nous reconstruire.

Anita et ses parents sont venus une fois nous rendre visite. Nous leur devions tout et ne pouvions leur rendre que si peu. La carrière du père de mon amie fut anéantie car il lui fut reproché d’avoir aidé bon nombre de juifs à éviter la rafle. »
Je pris congé d’Anna.
Un mur attendait que je le démolisse.

Par Hervé TAFFORIN